Dernière mise à jour : 20 juin 2018

L’Union 9 février 2018 Marne

Démantèlement des éoliennes : une élue marnaise dénonce « une catastrophe écologique »

Que deviendront les imposants blocs de béton armé qui soutiennent les éoliennes par huit mètres de fond après leur démantèlement ? Une maire de la Marne s’interroge. Nous aussi.

Coulage des fondations bétonnées d’une éolienne
En 2016, le coulage des fondations bétonnées d’une éolienne à Ménil-Annelles, dans les Ardennes. Photo : Archives Aurélien Laudy

Par Gilles Grandpierre

Isabelle Pestre
Isabelle Pestre

On ne cultive pas sur un mètre de terre. Les racines du blé plongent à 1,20 mètre, celles de la luzerne entre 2 et 3 mètres, du maïs à 1,80 mètre. Pour que la terre soit nourricière, il faut que l’eau puisse s’infiltrer et remonter par capillarité. Les fondations en béton ne permettent pas ces échanges. La terre est morte ! Il faut contraindre les opérateurs à rendre la terre agricole à son état d’origine.”

Isabelle Pestre, maire de la Chaussée-sur-Marne

Quand le bail emphytéo-tique signé entre le promo-teur et le propriétaire arrive à expiration, donc en fin d’exploitation, le propriétaire devient entièrement respon-sable de l’équipement ou de ce qu’il en reste. S’il souhaite enlever les fondations rési-duelles qui ne l’auront pas été au moment du déman-tèlement, ce sera entièrement à sa charge.”

Jean-Louis Doucy
Stop Éolien 02

Elle a écrit à tout le monde, au préfet, au député, au président du conseil régional. Le courrier date du 5 janvier. Officiellement, personne n’a encore répondu. La maire de La Chaussée-sur-Marne et conseillère régionale (MoDem) du Grand Est, Isabelle Pestre, pose pourtant une bonne question. Les terres agricoles de Champagne-Ardenne, où poussent comme des champignons les éoliennes de la transition énergétique, sont-elles condamnées à digérer ad vitam aeternam les blocs de béton qui portent et soutiennent ces centaines de gigantesques mats (1) une fois qu’ils seront mis au rencart ? Ce qui ne saurait plus tarder, après quinze à vingt années de fonctionnement.

« On ne cultive pas sur un mètre de terre ! »

Or, il se trouve que la plus ancienne éolienne de Champagne-Ardenne – propriété privée –, est justement installée depuis 2002 à La Chaussée-sur-Marne. La pionnière a récemment fait place à sa grande sœur, plus haute (200 mètres), plus moderne, plus puissante aussi. L’engin flambant neuf s’est planté sur le même périmètre que sa devancière mais à 30 mètres de là, faute de pouvoir se fixer sur l’ancien socle.

Comme Mme la maire (elle-même agricultrice) n’est pas chez elle, ça aurait pu lui faire ni chaud ni froid. Mais ses propres terres accueillant aussi deux éoliennes, elle s’est inquiétée de savoir, lors du dépôt du permis de construire, ce qu’allaient devenir les fondations des anciennes. « Et là, catastrophe ! La loi occulte complètement cette problématique », assure-t-elle.

Isabelle Pestre n’a pas tout à fait raison, mais pas tort non plus. Quand une éolienne est démontée, la loi impose aux opérateurs d’araser son emprise (entre 500 et 1 000 m2) sur un mètre de profondeur en zone agricole, sur deux mètres en zone forestière. « Une catastrophe écologique », répète pourtant l’élue. « On ne cultive pas sur un mètre de terre. Les racines du blé plongent à 1,20 mètre, celles de la luzerne entre 2 et 3 mètres, du maïs à 1,80 mètre. Pour que la terre soit nourricière, il faut que l’eau puisse s’infiltrer et remonter par capillarité. Les fondations en béton ne permettent pas ces échanges. La terre est morte ! Il faut contraindre les opérateurs à rendre la terre agricole à son état d’origine. »

Pour chaque mât, ce nettoyage intégral les obligerait donc à soustraire quelque 1 000 à 1 500 tonnes de béton et de ferraille du sous-sol, l’équivalent de 500 mètres cubes de matériaux et de gravats a priori recyclables et valorisables dans le bâtiment et les travaux publics. « La loi nous impose actuellement des obligations impératives que nous respectons. Si demain, le contexte réglementaire évolue, nous saurons techniquement nous adapter », réplique Benoît Comfaits, le directeur régional de Net Wind, l’un des gros bras du secteur en France.

Quand bien même le monde agricole n’est pas le dernier à bénéficier de la manne éolienne (en moyenne 5 000 à 6 000 euros de revenu annuel pour un mât de 2,2 à 3 MW), il n’est pas complètement insensible à la qualité de son sous-sol. « Les protocoles d’accord entre opérateurs et propriétaires doivent prévoir le démantèlement intégral, sinon c’est le système Ponce Pilate, j’installe, j’exploite et quand le contrat est terminé, je m’en lave les mains », ironise Thierry Poncelet, chargé des questions d’environnement à la chambre d’agriculture de la Marne.

C’est bien ce que redoutent, en effet, les propriétaires fonciers et que dénoncent, par ricochet, les anti-éoliens. « Quand le bail emphytéotique signé entre le promoteur et le propriétaire arrive à expiration, donc en fin d’exploitation, le propriétaire devient entièrement responsable de l’équipement ou de ce qu’il en reste. S’il souhaite enlever les fondations résiduelles qui ne l’auront pas été au moment du démantèlement, ce sera entièrement à sa charge », assure l’Axonais Jean-Louis Doucy, membre de « Stop Éolien 02 ».

C’est précisément pour financer a priori le démantèlement (désormais imminent) de leurs parcs éoliens que la loi impose aux promoteurs de provisionner 50 000 euros pendant la période de production. « C’est largement insuffisant ! C’est bien pour ça qu’ils se contentent du strict minimum », persifle M. Doucy. Logiquement, Benoît Comfaits ne partage pas cet avis. « Je suis incapable de chiffrer le coût d’un démantèlement, différent selon le type d’éolienne et les recettes attendues de la valorisation de ses matériaux. Mais je peux vous assurer qu’on ne verra pas demain en France d’éoliennes abandonnées comme on en voit aux États-Unis. » Si c’est par malheur le cas, elles pourraient toujours servir de perchoirs pour les oiseaux migrateurs…

Gilles Grandpierre

(1) Actuellement, il y a environ 510 éoliennes en fonctionnement ou autorisées (donc non encore construites) dans la Marne, 210 dans les Ardennes, 270 dans l’Aisne.