Dernière mise à jour : 11 décembre 2017

« Les 2 éoliennes installées à 850 mètres de chez moi font un potin d’enfer. »
Un éleveur de Castelnau-Pégayrols

L'Humanité18 juin 2014FranceFrance

Qui sème le vent récolte parfois la tempête

Alors que le gouvernement a fait des énergies renouvelables un de ses chevaux de bataille, certains se lèvent contre l’implantation non concertées de parcs éoliens laissés au seul secteur privé. Reportage en Aveyron.

Vézins-de-Lévézou (Aveyron), 
envoyé spécial

Dans le roman de H. G. Wells La Guerre des mondes, les tripodes venus de l’espace ont envahi la Terre. Dans le Lévézou, aux portes du Larzac, ce sont les éoliennes, sortes de tripodes à l’envers, qui ont pris place sur ce territoire de l’Aveyron. Alors que Ségolène Royal présente aujourd’hui son projet de loi, tant attendu et si souvent repoussé, sur la transition énergétique, la tempête se lève contre l’implantation tous azimuts de cette énergie propre et soi-disant « rentable ». Oui, mais pour qui ? interrogent les opposants.

Ces moulins à vent des temps modernes, impressionnants et majestueux, au point de perdre le sens de sa trajectoire, ne font pas recette : « Si vous saviez le nombre de gens qui, en passant dans notre région, se sont mis dans le fossé en les regardant, vous seriez surpris », commence par rire Jean Marty, président d’Agir pour le Lévézou, collectif créé en 2008 qui s’oppose à la multiplication « anarchique » des projets d’implantation de parcs éoliens. Il n’est pas seul : depuis février, ce sont 28 collectifs et associations aveyronnais anti-éoliens qui se sont regroupés sous la bannière « Sauvons l’Aveyron ».

Sur tout le département (8 735 km2), on n’en compte pas moins de 94 à l’heure actuelle. « Les communes du nord du département ont dit non à l’éolien. En revanche, sur notre territoire du Vézins-de-Lévézou (78,96 km2), en deux ans, ce sont 69 machines qui ont été installées », explique Jean Marty. D’après lui, ce n’est que le début de l’invasion. « Sur le département, on parle de 343 autres programmées et peut-être encore plus, alors que l’Aveyron représente à lui seul 50 % de l’énergie éolienne installée en Midi-Pyrénées. »

Ce qui était, au début, de la surprise, voire une certaine curiosité, s’est transformé en franche hostilité. « Lorsqu’il y a eu l’implantation d’un parc sur le village de Bouloc, nous avions peu d’infos, commente Nadine Izard, conseillère municipale à Saint-Laurent-de-Lévézou. Nous étions plutôt pour car, après tout, c’était l’avenir et un des moyens de sortir du nucléaire. Mais dès la mise en service, nous avons constaté les nuisances. Et puis l’on s’est renseigné et nous avons compris, aussi, que c’était beaucoup d’argent jeté par les fenêtres pour un résultat en production électrique très faible. » Au total, les éoliennes produisent 3 % de l’électricité consommée aujourd’hui en France, alors que les objectifs fixés pour 2020 tablent sur 23 % d’énergies renouvelables, dont près d’un quart issues du vent. « Il va en falloir des éoliennes, non ? » s’interroge dubitativement Nadine.

L’application de la loi Brottes, qui prévoit la suppression des ZDE (zones de développement de l’éolien) mais aussi la fin de l’obligation des 5 mâts au minimum (5 éoliennes au minimum par parc – NDLR), n’est pas faite pour la rassurer. « Les anciennes mesures avaient le mérite d’imposer un cadre. Avec cette loi, c’est la porte ouverte à tous les abus. On va assister à un mitage de notre territoire et pendant ce temps les projets continuent à se monter avant même qu’il existe le moindre raccordement pour acheminer l’électricité. »

Les promoteurs culpabilisent 
ceux qui sont contre

Mais plus que la simple vue « de cet objet industriel en milieu naturel », c’est donc l’implantation peu concertée qui a été le début de la discorde et des suspicions entre « pro » et « anti ». Voisins et villages se sont divisés. « Dans les familles, il y a des sujets tabous. La politique et… les éoliennes. Certains amis et voisins de longue date ne se parlent plus, parce que l’un en a accepté sans prévenir l’autre. Aujourd’hui, tout se fait en catimini. Les maires ne les évoquent qu’à mi-mots, de peur de froisser leurs électeurs. Les promoteurs culpabilisent ceux qui sont contre, en leur expliquant qu’ils sont pro-nucléaire. » Mais pour ces pourfendeurs de l’éolien à tout prix, dont Jean Marty, là n’est pas la question essentielle. « Quand il y a eu les grands projets hydroélectriques dans notre région, on nous a parlé d’un intérêt national. Il y avait un schéma directeur porté par les pouvoirs publics avec des sociétés du public. Nous l’avons compris, et ce même s’il y a eu des expropriations douloureuses. Mais là, ce sont des fonds de pension qui investissent pour leur seul bénéfice. Où est l’intérêt national ? » explique Daniel Delmas, l’ancien maire de Ségur.

Jean Marty avance des chiffres. « Au regard des 6 000 euros de loyer annuel versé au signataire du bail emphytéotique (qui est un piège, car ce bail n’a presque pas de limites dans le temps et le locataire a presque tous les droits !) et des 12 000 euros par éolienne construite que se partagent commune et communauté de communes, pour qui donc est la manne financière dont parlent les promoteurs ? L’investissement éolien a été jeté en pâture aux promoteurs privés, qui engrangent des sommes colossales. En 2012, six machines de 2 MW ont dégagé 1 293 000 euros de bénéfices pour la SAS Centrale éolienne de Ségur-Viarouge, qui appartient à EDP Renewables, société holding regroupant des capitaux étrangers (notamment portugais). »

Mais que faire alors pour ces petites communes de plus en plus dans le besoin ? Guy Soulié, ancien maire de Castelnau-Pégayrols, ne cache pas n’avoir eu aucun scrupule à accepter l’implantation d’un projet de 13 éoliennes au début des années 2000. « Nous sommes une commune 330 habitants, explique-t-il, donc pauvre. Avec l’État qui se désengage et nous impose de plus en plus de choses, que pouvions-nous faire ? Nos 13 éoliennes, ce sont 50 000 euros par an, après répartition avec la communauté de communes, qui entrent dans nos caisses. »

À l’écart du village médiéval de Castelnau-Pégayrols, la journée s’achève, deux éleveurs nettoient leur tracteur, bricolent un peu avant de rentrer à la ferme. Ils veulent bien parler mais sous le sceau de la discrétion. « Nous regrettons d’avoir accepté ces 2 éoliennes. Nous étions 7 agriculteurs dans le coin à signer une promesse de bail en 2000, sollicités par 3 jeunes. Ça nous semblait une aubaine financière. Mais ils n’avaient pas tout dit. Ils nous avaient montré des éoliennes dans l’Aude qui tournicotaient un peu, sans faire de bruit. Je peux vous dire que les 2 installées à 850 mètres de chez moi font un potin d’enfer quand il y a beaucoup de vent. Et la nuit, avec les 3 parcs éoliens qui nous entourent, on se croirait en boîte de nuit. La troisième qu’ils devraient installer, on n’en veut plus ! » Mais voilà, comment se dédire ? Ce marché florissant intéresse beaucoup de monde, petits et grands promoteurs. « Tous nos parcs dans le Lévézou ont déjà été vendus au moins deux fois ! » explose Jean Marty, avant de s’appesantir sur ce cas de figure significatif, qui a fait monter au créneau l’hiver dernier le groupe Attac Hauts Cantons. Dans l’Hérault, département limitrophe, au col de Fontfroide, 10 éoliennes édifiées en 2012 par EDF Énergies nouvelles ont été revendues au groupe allemand d’assurance Allianz, « qui, sous couvert de contribution à l’écologie, récupère en fait les certificats carbone cotés en Bourse, raconte Jean Marty. L’assureur les négocie ensuite avec les professionnels de l’énergie en Allemagne, lesquels ont besoin de ces certificats pour faire baisser leur taux de CO2. Cela s’appelle un permis de polluer ! EDF, en construisant ce parc, a, en plus, bénéficié des larges subventions du conseil général. Nous, contribuables, payons cela, via la CSPE (contribution au service public de l’électricité, comprise dans les factures d’électricité – NDLR) ».

Un transformateur de 400 000 volts : la colère monte

Plus au sud, à Saint-Affrique, un autre vent de la colère monte. À l’origine de cette nouvelle tempête, un projet de poste de transformateur de 400 000 volts, installé sur 10 hectares, sur le plateau de Saint-Victor, dans les avant-Causses. Ce projet, porté par RTE société anonyme (gestionnaire des réseaux de lignes à très haute tension, THT), servirait à évacuer le surcroît de production électrique lié aux futures implantations massives d’énergies renouvelables. « À mes yeux, l’électricité issue de l’éolien n’avait pas vocation à être évacuée sur des lignes THT, qui sont des lignes nationales et internationales. Si c’est le cas, cela veut dire que cette énergie sera vendue ailleurs au seul bénéfice des promoteurs », interpelle Carole Joly, de l’association Plateau survolté. L’ancienne conseillère municipale avoue son désarroi devant cette installation. « Quand on sait qu’en plus la société RTE, qui revend de l’électricité, se trouve être aussi, par délégation de l’État, conseillère pour les régions qui veulent passer au photovoltaïque et à l’éolien, cela prête à sourire. »

Éric Serres